Traquer la machine, un combat perdu d’avance
Analyse Arthur Mensch, Création, Goncourt, IA, Jacob Coxon, Thélyson Orélien, Yoshua BengioUn de mes anciens collègues écrit cette semaine pour s’indigner de l’affaire Thélyson Orélien. L’auteur de « C’était ça ou mourir » (Grasset), un des succès de la rentrée, a vu son roman retiré de la sélection du Goncourt après avoir été accusé, par un compte sur X, de l’avoir écrit en grande partie avec une IA, sur la foi d’un logiciel de détection.

L’écrivain dément, et l’affaire s’est depuis compliquée d’autres accusations.
Ce qui le touche mon collègue est plus intime : sa fille a récemment rendu un texte qu’elle avait patiemment travaillé à la main, et son professeur l’a sanctionné au motif qu’il aurait été produit par une IA. Deux situations très différentes, un même mécanisme : un soupçon de machine, sans preuve, suffit désormais à disqualifier un travail humain.
Nous vivons une période de transition
Il y a trois ans, on comptait les doigts sur les images générées pour démasquer les fausses. Plus personne ne le fait, parce que les défauts ont disparu. Il en ira de même pour les textes : plus on avance, moins il restera d’indices permettant de repérer une création IA. Le jour où l’analyse du résultat ne dira plus rien, on cessera de se demander ce que dit le texte. Et l’on s’intéressera à la manière dont il a été produit. Et des logiciels comme Pangram n’auront tout simplement plus de raison d’exister.
Il ne s’agit donc pas de savoir si tel roman ou tel devoir a été écrit par une IA. Cette question sera bientôt sans réponse, parce qu’elle n’aura plus de sens.
La question est de savoir quelle place nous voulons donner à l’IA.
Pendant qu’on se déchire sur un livre présélectionné au Goncourt, ceux qui construisent ces systèmes tirent la sonnette d’alarme sur un tout autre plan : Yoshua Bengio depuis des années, et ce mois-ci Jacob Coxon, qui a quitté Anthropic en accusant les laboratoires de foncer vers une IA capable de s’améliorer elle-même.
Leurs alertes sont utiles, mais elles n’arrêteront pas le mouvement. Même ceux qui défendent une IA plurielle face à l’hégémonie américaine, comme Arthur Mensch avec Mistral, ne peuvent le faire qu’en entrant eux-mêmes dans la course.
On n’arrêtera pas l’IA
En 1997, Deep Blue battait Kasparov, et beaucoup annonçaient la fin des échecs. Près de trente ans plus tard, aucun humain ne rivalise avec les machines, et pourtant les échecs n’ont jamais été aussi populaires : nous continuons à regarder des humains jouer contre des humains, et utiliser un moteur en partie y est de la triche.
La machine n’a pas tué la création
Mais elle nous oblige à dire ce que nous y valorisions.
C’est ce choix qui nous attend, en littérature comme à l’école. Non pas traquer la machine texte après texte, combat perdu d’avance, mais décider, à chaque endroit, si ce qui compte est le résultat ou la personne qui l’a produit.
Là où le résultat suffit, l’IA s’imposera.
Là où compte la personne, il faudra des règles claires, pas des soupçons.
Sources :
Quelques références pour mémoire :
Sur Radical SSI
- Radical SSI, Yoshua Bengio sur France Inter, 16 mai 2026 : « Le pouvoir incontrôlé de l’IA » : ce que ça change pour la cybersécurité
L’affaire Thélyson Orélien
- CNN, « France’s prestigious Goncourt prize drops novel after author accused of using AI », 26 septembre 2026 : https://www.cnn.com/2026/09/26/europe/frances-goncourt-prize-author-ai
- RTS, « Prix Goncourt : Thélyson Orélien écarté pour plagiat et IA » (avec une interview du linguiste Rudolf Mahrer sur la détectabilité de l’IA) : https://www.rts.ch/info/culture/livres/2026/article/thelyson-orelien-l-essayiste-samuel-fitoussi-dit-avoir-lance-la-polemique-29367142.html
Les alertes
- Euronews, « Un pari sur nos vies : un ex-chercheur d’Anthropic alerte sur une catastrophe de l’IA », 9 septembre 2026 : https://fr.euronews.com/2026/09/09/un-pari-sur-nos-vies-un-ex-chercheur-danthropic-alerte-sur-une-catastrophe-de-lia
- LawZero, page de Yoshua Bengio : https://lawzero.org/en/team/yoshua-bengio
- Fortune, « AI « godfather » Yoshua Bengio says he’s found a fix for AI’s biggest risks », 15 janvier 2026 : https://fortune.com/2026/01/15/ai-godfather-yoshua-bengio-changes-view-on-ai-risks-sees-fix-becomes-optimistic-lawzero-board-of-advisors/
